Célestin Kabala sur Ndaye Mulamba : ‘‘Le football continental vient de perdre son baromètre’’

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Dans une interview accordée à la rédaction d’Irisfootball.com, Célestin Kabala a indiqué que le football continental vient de perdre son baromètre.

C’est depuis le 26 janvier dernier que Pierre Ndaye Mulamba dit Mutumbula, l’ancienne gloire du football congolais et africain, a été conduit à sa dernière demeure à la Nécropole Entre Ciel et Terre dans la commune de la N’sele. A cet effet, plusieurs personnalités du monde sportif continuent à rendre hommage à l’homme qui a inscrit neuf buts lors d’une seule phase finale de la Coupe d’Afrique des nations. Le dernier en date, est celui de Pierre Célestin Kabala Mwana Mbuyi, analyste sportif et président de l’Association des Journalistes sportifs du Congo (AJSC). Dans une interview accordée à la rédaction d’Irisfootball.com, Célestin Kabala a indiqué que le football continental vient de perdre son baromètre.

Irisfootball : Quel témoignage faites-vous sur Ndaye Mulamba ?

Célestin Kabala : Le témoignage que je puisse faire est de celui qui a vu monter une étoile jusqu’à atteindre le firmament enfin mourir. Ndaye était véritablement une étoile. Il est né à Kananga actuellement Kasaï-Central un certain 11 avril 1948. Il a commencé sa carrière de football très tôt comme tous les enfants du quartier derrière un chiffon, et s’est révélé parmi tant d’autres comme un leader, alors qu’il n’avait que 12 ou 13 ans. Il était un défenseur. Et, au cours d’un match entre quartiers, il était déçu de voir son équipe être menée par 4-0. Il décide de quitter la défense pour l’attaque où il a marqué coup sur coup 4 buts. C’est l’un de ses coéquipiers qui marquera le 5ème but pour porter le score 5 à 4 et le match était terminé. Depuis, il est devenu attaquant. C’est tout le monde qui sollicitait ses services dans le quartier. Il pouvait livrer plusieurs matches par jour. Ce qui a un peu relégué ses études au second plan. Voilà qu’un club naissant au niveau du championnat d’élite viendra le recruter. Il s’agit de Renaissance du Kasaï au niveau de Luluabourg. Il a fait le bonheur de cette équipe notamment lors du tournoi organisé par l’association et le gouvernorat. Et son équipe, La Renaissance était opposée à l’Union Saint Juloise, la grande équipe du coin, l’équipe du terroir, très populaire et adorée par toute la population. Renaissance va administrer une défaite à Union Saint Juloise devant toutes les autorités tant nationales que locales notamment le président de la République Joseph Kasa-Vubu qui a eu l’honneur de remettre le trophée de cette circonstance au capitaine de l’équipe de Renaissance. Cette victoire était notamment l’œuvre du jeune Ndaye qui n’avait à l’époque que 15 ans et réussi à marquer 2 de 3 buts victorieux de son équipe. Ndaye sera ensuite enrôlé dans l’équipe de l’US Tshinkunku. Il deviendra très populaire et portera le nom de Mutumbula. Il aura aussi le sobriquet de satellite, parce qu’il avait une vitesse extraordinaire dans son jeu et quand il s’est lancé dans la poursuite du ballon, il n’avait peur d’aucun défenseur.

A partir de quel moment Ndaye est devenu célèbre ?

Il inscrira beaucoup de buts à Tshinkunku jusqu’à ce que l’AS Bantou de Mbuji-Mayi qui était en mal d’attaquants de pointe et qui cherchait à renverser la suprématie de l’Union de Mbuji-Mayi, devenu Sanga Balende, avait besoin des oiseaux rares. En ce moment, l’oiseau rare était trouvé à Kananga et c’est Ndaye. Son transfert sera obtenu pendant deux ans. A Mbuji-Mayi, on va découvrir un joueur extraordinaire et on lui donnera le sobriquet de Volvo en comparaison avec la voiture qu’on considérait comme étant la plus rapide dans le coin et qui était la propriété du président de l’AS Bantou Monsieur Kamwanga. Ndaye fera le bonheur de l’AS Bantou et portera l’AS Bantou à la tête du championnat. Mission accomplie, il va regagner Kananga où il ne fera pas longtemps parce qu’en 1972, les tractations commenceront avec l’AS V Club qui l’a découvert à l’occasion des Jeux zaïrois auxquels j’ai personnellement participé. Une délégation sera envoyée pour récupérer Ndaye et négocier son transfert. Le Maréchal Mobutu qui soutenait V Club en tant qu’autorité morale, voulait absolument que V Club remporte la coupe que Mazembe venait de rater. Arrivé à Kinshasa, très vite il s’est intégré dans l’AS V Club. A peine arrivé, Ndaye a renversé le leadership des butteurs dans V Club. A l’époque, le meilleur buteur de tout le temps était son ancien entraineur provincial Asaka. Sa consécration est arrivée à l’occasion du match contre le FC Lupopo en coupe du Zaïre. En l’espace de 30 minutes, Ndaye avait marqué 6 buts sur les 8 de V Club contre Lupopo à telle enseigne que l’entraineur a jugé bon de le faire sortir pour que ça ne tourne pas au ridicule.

Quelle était l’attitude de Ndaye vis-à-vis du ballon ?

Ndaye était très courageux et coriace. Son problème, c’était le ballon et le but. Quand il tombe, il se lève et continue la course. Il n’était pas costaud, mais très rigide et accroché au sol. Il était très talentueux et avait de bons tirs secs.

Ndaye était très courageux et coriace. Son problème, c’était le ballon et le but. Quand il tombe, il se lève et continue la course. Il n’était pas costaud, mais très rigide et accroché au sol. Il était très talentueux et avait de bons tirs secs. Quand il lancé le ballon devant, à la moindre inattention des défenseurs, il faisait le premier pas, et au deuxième, il décroche un tir. Quand vous attendez qu’il va dribbler, il décroche le tir. Et souvent ça faisait mouche. Il avait un courage téméraire. Il ne craignait rien dans les lignes adverses. Les gens l’appelaient croc mitaine, dans le passé, c’est synonyme des gens qui enlevaient les êtres humains pour les amener à l’esclavagisme et qui avaient le courage de le faire nuitamment. Et Ndaye avait pris ce sobriquet à son jeune âge parce qu’il était astucieux, rapide.

Racontez-nous son intégration au sein de l’équipe nationale ?

Il sera rappelé à l’équipe nationale après avoir gagné la Coupe d’Afrique des clubs champions avec Vita Club en décembre 1973. L’entraîneur Vidinic qui l’avait déjà vu jouer, s’est dit, il me faut cet élément. Il l’a gardé dans l’équipe nationale et l’a titularisé alors qu’il y avait des joueurs plus expérimentés que lui. Son talent sera confirmé et va marquer 9 buts dans cette finale de la CAN en janvier 1974. Comme il y a eu deux finales, la première s’est terminée sur le score de 2 buts partout, les deux buts étaient marqués par Ndaye. A la deuxième finale contre la Zambie, les deux buts étaient également marqués par Ndaye. Ces deux buts se justifient parce qu’il y a eu match nul de deux partout, le règlement stipulait qu’il y ait un autre match. Donc on devait jouer la finale de la vérité 48 heures plus tard. Ndaye était pourtant touché. Les 48 heures de repos étaient pour lui le temps de se remettre avant d’affronter la Zambie. C’est Ndaye qui donne la victoire au Zaïre en ce moment. Et il va porter notre République au sommet du football continental. Et doublement d’ailleurs, non seulement que nous sortirons champion, mais Ndaye terminera la compétition comme meilleur joueur, meilleur attaquant et recevra le trophée de meilleur attaquant. Il battra le record qui n’est jamais égalé 45 ans après avec 9 neuf buts. Donc, c’est un phénomène que nous venons de perdre. Le football continental vient de perdre son baromètre. Du point de vue de buts marqués, il reste le baromètre. Celui l’appareil de mesure. Désormais, tout le monde se battra pour dire je voudrais égaler Ndaye. C’est une fierté pour nous. Mais cela devrait être capitalisé par notre pays. La FIFA l’a décoré et le président Sep Blatter lui a décerné une médaille de mérite sportif. Ndaye était devenu le membre bona fidei de la CAF.

Les hommages réservés à cette icône, étaient-ils à la hauteur de services rendus à la nation ?

Le président de la République Félix Tshisekedi Tshilombo, a été très sensible à la vue de quelqu’un qui est sorti du néant, pour devenir la référence de l’Afrique dans son domaine. Le président de la République était impressionné par cette référence. Comme pour dire qu’il n’y a pas de sot métier, il n’y a que de sottes gens. Le Chef de l’Etat a donné des instructions pour que des hommages dignes de son nom lui soient rendus. C’est une manière de montrer l’exemple à tous les jeunes qui arrivent, leur dire qu’il n’y a pas de sot métier. On lui a réservé des hommages peut être beaucoup plus valeureux que ceux qu’on a réservé aux médecins, aux ingénieurs, aux avocats et mêmes aux politiciens. Je pense que c’était à la hauteur et surtout, on l’a encore décoré et il est entré au panthéon de l’histoire de la RDC, admis dans le cercle de plus huppés. Et Ndaye loge aujourd’hui au cimetière envié par tout le monde aux côtés d’un autre dignitaire Pierre Kalala Yaoundé. Le gouvernement a décidé qu’il soit construit dans la ville qui l’a vu naitre et grandir, la ville de Kananga un stade de plus au moins 12.000 places.

Que dites-vous de l’absence de la CAF et de la FIFA aux obsèques de Pierre Ndaye?

Je ne peux pas l’expliquer autrement. Ça relève de la compétence de notre fédération. A défaut d’une présence physique ne fût-ce qu’un message des condoléances. Comme nous avons dans notre pays des dirigeants qui sont en même temps de la CAF et de la FIFA, je crois qu’à ce niveau, au aurait dû obtenir la reconnaissance au niveau continental et international de ces institutions vis-à-vis de ce talent qui s’en va avec son record. Je crois que là, il y a eu un crime de lèse-majesté de la part de la CAF et de la FIFA.

Propos recueillis par Nico Kassanda


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